samedi 19 novembre 2011

vengeance tardive

Créé en 1995 au Théâtre National de Strasbourg, Vengeance tardive de Jacques Rebotier est publié en 2000 chez Solitaires Intempestifs. La pièce travaille beaucoup sur "la moulinette à paroles médiatique" et contient notamment trois détournements de sit-coms, critique par l'absurde de la story-telling en création continue qui vient occuper nos cerveaux.  Vengeance tardive est construit comme un entonnoir, dans une dramaturgie de "bonde de lavabo qui se débonde" (La Vie est courbe), qui converge vers une succession de monologues politiques.
Le premier est sur l'effet de sidération que produit le jet continu de la fausse information dont nous bombarde le médium télévisuel, conduisant à la réduction du regardant au rôle d'objet et à la paralysie du sujet agissant :



ACTE III
Scène 7

 Depuis 176 heures déjà, j’étais assis devant Distance, sans pouvoir m’en échapper. Tentant de secouer un peu les chaines, je xappais. Toutes les 6 secondes, avec précision. Happé que j’étais par le meurtre perpétré perpétuel sur le langage, en réel ou virtuel. Toutes les 6 secondes, mon pouce droit respirait, apportant ma personnelle contribution d’un montage en déféré direct aléatoire.

Télédécommandé de moi-même !

Je me livrais à l’infinie procession des trois rois-images, Excelsior, Jeu-de-hazard et Fort-Bavard,
venus apporter leurs mains tenant présent empoisonné, le jeu, l’argent, et le sang,
je me vendais en francs courants au flot constant des paroles reines, mais sans couronnes, et sans têtes,
j’offrais ma conscience en temps réel, c’est-à-dire déréel,
à la continuelle incontinence,
à l’inactualité des actualités,
à la constante inconsistance,
au polymonologue généralisé,
à l’éternelle absence,
à la danse!
sassant et ressassant le même assassinat, la même guerre, la même famine, la mère de la misère, la misère même,
tous venus à domicile effracturer ma p’tite boîte à émotion, histoire d’en crocheter la ixième commisération,
celle qui fera un jour, j’en forme le voeu, déborder le taux universel de répugnance,
mais avec pour résultat pour moi pour l’instant de tout, sauf Bouger.

Ce film, je me le passais, et me le repassais.
Et je m’en repaissais.
Notre plaisir sera-t-il donc toujours dans notre complaisance ?
Ô télé, ma distance !
Miroir, ô mon mouroir en mon miroir, écran de mon crâne,
reflet de ma suffisante insuffisance,
puits sans fond de notre impuissance,
sommes-nous bien toujours encore bien seulement quelque chose ?
Et je me demandai : suffit-il de boire le malheur des autres pour être délivré ?
Noyer de mes larmes les larmes du déboire d’autrui pourra-t-il me laver ?
La passion universelle est-elle soluble dans ma compassion ?
Sommes-nous seulement des crocodiles, ou bien  des crocodiles, et des vautours ?

Et je me répondais : non. Non et non.
Il faudra d’abord te lever.

Le 13/04/95, télé JT, sans rigoler, je m’ai comptabilisé 152 larmes dans la journée, sans réussir une seule fois à me lever mon cul.

Suit la Litanie de la comptabilité des larmes (qui sera publiée séparément dans Litaniques (Gallimard, 2000):

Un cadavre couché debout dans la boue, à moitié dénudé..................3 larmes
Un deuxième, déplacé-dépecé-digéré par foule vindicatrice...............1 larme
Un groupe de petites filles inidentifiées de haillons, de
morve et de crasse, grattant le sol pour voir si bouge encore...............2 larmes
Une vieille femme à fils combattant disparu, visage entaillé
à la serbe, pour mieux que rigolent les ruisseaux lacrymaux................2 larmes    
Deux vieillards grande classe, confit dans belle douleur muette...........2 larmes
Un rat passant plein leur milieu............................................................2 larmes, dont 1      d’horreur
Un autre, dignité incomprise comprise.................................................1 larme
Trois mains bleues, veinées-déformées par manque total de
considération .......................................................................................4 larmes
Un ex hôtel des postes aux cinq murs éventrés en ex Srebre-
nica-Sabra-Chatila ...............................................................................3 larmes    

Treize obus traçant sur fond d’orage, façon Scud ou Tomawhak.........1 larme
Cinq vaches en cloque flottant ballon sur cloaque...............................18 larmes
Une école trouée....................................................................................2 larmes
Un enfant trouvé, immédiatement perdu............................................... 5 larmes
Un pendu en pendrillon kaki, assez entamé...........................................2 larmes, + 1 frisson 
                                                                                                                                 répulsion républicain
Quatre fillettes jouant à saute-trottoir boulevard des Passoires............   2 larmes
(...)


comptabilité dérisoire de sensibibilité débouchant sur du rien : sensiblerie inéquitable et impuissante, où la patte écrasée d'un chien compte davantage qu'un ethnocide !

Total journée du 13/04/95 : ..................................152 larmes
Manque à gagner compassion: .............................. 89 larmes
Report à nouveau:  ................................................. 63 larmes, à valoir sur journée du 14/04/95

(...)

La conclusion désabusée, pour ne pas dire cynique, débouche sur un mouvement de révolte, sursaut de conscience :

VENDANGE !
Vendange pour ces crimes !
Vendange sur moi aussi qui, ne disant pas non-non, leur dis oui !
Vendange de vendange de vendange pour ces meurtres contre les corps, et contre nos esprits !

Ô télé, qui nous donnez chaque jour notre pain chagrin à chacun, et des jeux et des yeux à chacun de nos jours, dites, à quoi elle sert cette quotidienne production lacrymale, sinon à de moins en moins nous bouger nos culs, et à mieux encore les visser dans nos chaises, fauteuils, canapés, sofas ?

J’ai honte.
J’ai honte de ma honte.
La vergogne s’est abattue sur moi, et je n’ai plus reconnu son v
Mon esprit est meurtri, parce que j’ai laissé s’égarer mon langage.

Dire que dire que nous sommes tous coupables, c’est dire que personne ne l’est.
Il y a responsables ! Mais ils ne répondent pas, car nul ne les interroge.

Langue sans message, et sans âge, écoute tes mensonges.
Ce n’est pas impuissants, que nous sommes, mais non voulants, et vides de tout désir.

Suit l'extraordinaire Monologue de la liquidation, construit autour de ce qu'on pourrait appeler une noyade sémantique. L'appel aux consciences tourne autour du mot liquide, sens premier mêlé au sens métaphorique : écart d'humour qui allège le message tout en lui conférant une efficacité quasi-physique, état solide contre état liquide  :

ACTE III
Scène 8

Humains, regardez !

Partout, le liquide!
Le flux et le reflux du mark, du dollar, ou du yen, la circulation des monnaies et la fluctuation des valeurs, le mouvant mouvement des capitaux, la décrue "nécessaire ?" du déficit public, du secteur public, de la chose publique, du public!, les tempêtes boursières, les raz-de-marée financiers, les courants et les tourbillons monétaitres, les “cours” !
Partout, du liquide !
Ici, et là, tout n’est que fluctuation, fluidité, flottement.
Le franc flotte !
Le dollar flotte !
La vie flotte !
Il flotte !

Humains, humaines, nous sommes plongés dans un océan de liquidités, et nous n’en voyons rien !
Humains, pas assez humains, humains aux mains nues, nous sommes de tout petits poissons dans une trop grande eau,
dont l’existence même, nous ne la soupçonnons pas !
Détenus, co-détenus, nous sommes tenus par cent mille mille chaînes molles, invisibles, et têtues !
L’air que nous respirons emplit à chaque seconde nos poumons d’une humeur d’actions, de valeurs, d’obligations et de stock options,
dont nous n’apercevons pas même le commencement du début du bout du nez !
Tout n’est partout qu’universelle liquidation, c’est la solution générale soluble universellement dans la dilution finale des responsabilités !

Ils vous traitent de rigides, parce que vous résistez !
Ils prêchent la mobilité, la flexibilité, la fluidité
– pour eux –,
mais pour vous, la rigueur !
Ils ont pollué jusqu’à l’idée même de l’eau !

Rocs, roches, écoutez :
soyons des rochers !

La montée en puissance de cette séquence de monologues s'achève sur une sorte d'anti-invocation, appel à un dieu non pas aimé mais haï : "l'odieux dieu visuel". Ce monoloque lyrique traite – prémonitoirement – de l'économie virtuelle et de la spéculation en ubiquité et nano-secondes, qui régit notre économie hypercapitalistique d'aujourd'hui : 

Ô Dieu visuel
Dieu des images toutes faites pour pensées fabriquées
Dieu de pure instantanéité, et d’extrême virtualité
volubilité
voracité
Toi dont les flux électroniques autorisent le flux financier,
- mille milliards de dollars de transactions monétaires passent chaque jour de mains immatérielles en mains immatérielles,
qui sont cinquante fois plus que ce que le monde produit chaque jour en produits et services –( cinquante fois plus ! )
Dieu de la production sans production
Action sans action
Transmission de transmission, à peine initié que déjà terminalement terminé
téléporté
téléprompté
Transaction de transaction
sans rémission
sans obligation
sans mission
Titre pur
Toi qui marches sur tes deux pattes de digital à deux pattes
Binaire, et monétaire
Planétaire, et numérisé
Numérique numéraire
Nombre blanc
Cyber
Dieu d’Alibi, c’est-à-dire de pur aillleurs, c’est-à-dire sans ici, pas vu pas pris
vertige sans mémoire
sans histoire
sans traces
sans vestiges, Parfait profit
Dieu du centre d’un partout-à-la-fois et tout-à-fait nulle part
circonférence indifférente
circulation cerclée
miroir de spéculation
Eternel autodérégulé
Bourse de boucle en boucle
toi qui ne cherches pas à gouverner le monde, mais à l’effleurer pour mieux le posséder
Vent nouveau de l’or toujours debout du veau d’argent immatériel
matriciel Agent
Clin de l’oeil
Ô Information informatique,
toi qui possède les cinq attributs de la déité : la puissance, l’ubiquité, l’immédiateté, la permanence, et l’immatérialité
Infini court Circuit
Temps coupé
Iod du iota du point sur le i dans le i           
Ô Dieu invisible, tout puissant, indivisible, inamovible, Inadmissible !

je ne t’adore pas.







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