lundi 21 novembre 2011

avignon 2003 : crève, grève !

J'ai rencontré les textes de Rebotier au cours de la grève du Festival d'Avignon par les intermittents du spectacle, artistes et techniciens. Une semaine avant l'ouverture du Festival, Jacques Rebotier avait cosigné un appel public à la mobilisation par tous moyens :

Nous, artistes et professionnels, dont les spectacles doivent être représentés en Avignon cet été, nous souhaitons partager avec vous toutes initiatives visant à rejeter l'accord conclu par le MEDEF et les trois syndicats minoritaires le 27 Juin.
Nous nous engageons par ce message, à dater de l'ouverture du festival le 8 juillet, à nous joindre à toutes les actions nécessaires à vos côtés (y compris, en dernier recours, l'annulation de nos spectacles) si à cette même date le gouvernement n'a pas décidé de refuser l'agrément à cet accord.         30/06/2003

François Verret, Stanislas Nordey, Yann Joël Colin, Eric Lacascade, Jacques Rebotier, Pascal Rambert, Angelin Preljocaj

Il diffuse le même jour une lettre ouverte, précisant sa position :

Pourquoi suis-je solidaire du mouvement de défense des intermittents ?
Parce que la réforme qui leur est imposée est injuste et destructrice. Parce qu’elle ne lutte aucunement contre la fraude des grandes entreprises de l’audiovisuel et du spectacle (presque) vivant, qui plombe en réalité l’ASSEDIC. Parce que la tentative de division de nos métiers entre acteurs et techniciens (où sont rangés de surcroît les créateurs de lumière, costumes, son, scénographies, images, tous artistes que je sache !) est petite et manœuvrière. Parce que la transformation des CDI en CDD et des CDD en vacataires est devenu la règle dans nos métiers. Parce que la souplesse et la flexibilité, que nous revendiquons comme une philosophie de vivre notre art, est devenu l’instrument d’un asservissement généralisé. Parce que la création indépendante est au bord de l’étouffement, avec il faut bien le dire l’accord tacite de trop nombreux de directeurs de théâtre. Parce que les producteurs indépendants ont dû l’un après l’autre jeter l’éponge. Parce que l’action destructrice du MEDEF (où ne siège aucun patron culturel !) et du gouvernement ne va bien sûr pas s’arrêter là, mais, de coups de force en grignotages, laminer l’espace de l’innovation. Parce que derrière l’attaque de la spécificité légitime d’un statut, il s’agit de la remise en cause du concept de solidarité interprofessionnelle, qui sera demain généralisable à toute branche « déficitaire » de la société, et ensuite privatisable. Parce que derrière la mise en cause de la solidarité interprofessionnelle, il y a aussi la mise en cause de la solidarité intergénérationnelle (on le voit en ce moment même dans l’introduction de la capitalisation dans le régime des retraites), et la mise en cause de la solidarité interclasses (riches-pauvres), bientôt sur vos écrans, à la rentrée (réforme Sécu) ! Derrière ces remises en cause, un projet de destruction de la cohésion et de la cohérence d’une société, un projet d’individualisation sociale et d’atomisation des personnes au pur profit d’une expansion sans limite, et sans doute à terme suicidaire, du libéralisme. Parce que l’OMC prépare déjà ses attaques juridiques contre nous, au prétexte que nos œuvres (subventionnées) feront une concurrence déloyale aux majors de l’entertainment. Parce que trop c’est trop, et qu’au delà de tout cela il y a tout simplement le déni du droit d’un Etat de promouvoir un intérêt général, la culture, comme la santé, ou l’éducation, contre des intérêts particuliers.
Nous nous sentons donc en solidarité avec les métiers de l’éducation qui se battent pour une formation de l’être humain et non son adaptation à l’acheter-vendre, des architectes qui se battent contre le projet d’ouverture totale des marchés publics au clientélisme et à la corruption, des libraires et bibliothèques qui résistent au rouleau-compresseur de la concentration et de la sous-culture industrielle, des éditeurs indépendants qui se contenteraient bien de la marge de 3 et 4 % nécessaire à l’équilibre de leur activité en lieu et place des 15 % exigés par leurs actionnaires, des chercheurs et des conservateurs qui se battent pour que les musées soient d’abord ouverts à la connaissance fondamentale et non aux produits dérivés, des archéologues qui se battent pour que la recherche désintéressée prévale quelque jours sur le bulldozer des intérêts commerciaux, etc, la liste n’est pas limitative... Et nous serions heureux aussi de la solidarité des emplois permanents, qui dans le monde du spectacle vivent de et avec la création des artistes, des intermittents du privé qui font les Goofy et les Mickeys chez Disney, les animations commerciales dans les grandes surfaces, les concerts de Johnny ou de Bruel, assurent les prises de vues du Loft, font vivre le Tour de France…
Certes, il ne serait ni sain ni logique que les structures publiques qui offrent encore un soutien à l’art et à la création soient les seules pénalisées quand les grandes entreprises de commerce sous-culturelles, à commencer par les télévisuelles, continueraient impunément leur décervelage quotidien, alors que ce sont eux les plus grands responsables du grévage des comptes de l’Unedic et qu’en maquillant leurs emplois permanents en vacataires, ils fraudent quotidiennement la loi.
Il nous faut donc inventer des formes d’action qui touchent aussi celles-là. Développer les solidarités hors notre petit monde du spectacle. Et obtenir un débat ouvert qui mette aux yeux de tous les responsabilités là où elles sont…
Et parce que jouer du violon sur le Titanic, c’est très très beau, mais aussi très con.
Jacques Rebotier, 30 juin 2003

Ce texte, recueilli par Bénédicte Brunet, a été publié en octobre 2003 dans un livre collectif, Paroles intermittentes, aux éditions Hors-Commerce.

Rebotier, s'appuyant sur sa résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, où il devait présenter Les Ouvertures sont, défendait l'idée d'une grève, mais active. Demandant même à la direction du Festival, avec beaucoup d'enthousiasme... et une certaine dose de naïveté, d'annuler tous les spectacles et de saisir l'occasion d'une agora véritable :

Lettre ouverte à Bernard Faivre D’Arcier, directeur du Festival d’Avignon


Cher Bernard,


Je mesure aujourd’hui ce que doit être ta tristesse, et la comprends d’autant mieux que nous sommes nombreux ce soir à être aussi tristes que toi : nos spectacles sont prêts, nous y travaillons corps et âme depuis des mois, et nous demandons qu’à les jouer. Et pourtant nous sommes aujourd’hui nombreux à vouloir leur annulation. Ce n’est pas un paradoxe, c’est un sacrifice. Un acte symbolique fort, une grève contre la nature profonde de beaucoup d’entre nous peut-être, pour qui l’art n’est pas un travail comme un autre, mais un choix de vie.
Oui, nous voulons jouer…  à la condition claire que le protocole d’accord qui va étouffer l’intermittence du spectacle soit retiré. Toute la profession l’a maintenant étudié, et plus personne ne conteste aujourd’hui sa nocivité. Tu t’es toi-même prononcé pour son retrait. La conclusion s’impose donc, seule susceptible de « sauver » le Festival, à court et à long terme, et plus largement de poser un premier acte de sauvetage d’une culture menacée par bien des bouts : la direction du Festival doit à la fois manifester sa solidarité avec notre mouvement de grève, et nous accompagner dans l’annulation des spectacles. Mais pas du Festival ! Il y a ici de nombreux artistes capables de désirer et d’inventer, de s’investir maintenant dans quelque chose d’autre, de saisir l’occasion de sortir le nez de leur guidon pour se rencontrer, croiser leurs talents peut-être, impulser des débats, des ateliers, des prises de parole artistiques, sous la direction effective du In, dans la qualité et la rigueur qui l’a toujours caractérisé. Il y a aussi tous les artistes qui ont déjà eu ailleurs le courage d’annuler leurs représentations, qui le feront aujourd’hui ou demain. Il y a tous ceux qui sont venus ici à Avignon, et bien sûr le Off, dont la situation est bien plus tragique et qu’il n’est pas question d’oublier. Il y a tous les métiers de l’art et de la culture, cinéma, danse, architecture, musées, livre, arts plastiques, recherche, tous les métiers de l’éducation aussi (la liste n’est pas limitative) dont les problèmes rencontrent étonnamment les nôtres. Il y enfin le public, à qui il serait absurde de proposer une annulation pure et simple, et qui ne demanderait qu’à participer à ce Festival exceptionnellement autre, unique.


Saisis cette chance unique de montrer que tous ensemble, techniciens, artistes et administration, résistants aux tropismes du déchirement, nous sommes capables à la fois d’être à l’écoute du monde et d’inventer quelque chose de nouveau, qui poserait du même coup les premières pierres des Etats généraux de la Culture que le Ministre lui-même appelle de ses vœux, c’est pour toi et pour nous la seule façon d’en sortir : par le haut.      8 juillet 2003

Jacques Rebotier

Soutenu par la direction et le personnel de la Chartreuse, dont le programme artistique des "Rencontres d'été" était élaboré par Françoise Villaume, il y mènera des actions pendant toute la durée du Festival. Notamment une sorte de revue de presse quotidienne poético-politique, avec des invités, -surprise ou non : Jean-Marc Adolphe, qui dirigeait la revue Mouvement, Jean-Claude Galotta, Laurence Cordier, Bruno Tackels... et des commerçants, paysans, médecins.

On trouve l'écho de cette revue de presse dans le roman de Claudie Gallay, L'amour est une île (Actes-Sud, 2000).

Parmi les autres actions menées cet été-là par l'auteur-agitateur, il y eut des éléments du Théâtre des questions, recueillant par tous moyens des questions, pour lutter contre le D.M.I. (Déficit Mondial Interrogatif ! Elles servirent de matière à des performances dans les années qui suivirent. Sur le 
Théâtre des questions (qui semble toujours en activité), on peut voir http://theatredesquestions.blogspot.com/

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